La dégradation du quotidien des « cités » suscite toutes sortes d'initiatives de « terrain » et de discours politiques. Mais la réalité des faits en masque une autre, celle des mots par lesquels on la désigne. Et ceux-ci sont loin d'être neutres. Ainsi, la rhétorique des « quartiers sensibles », dominante depuis vingt ans, a une histoire, celle d'une vision du monde où s'effacent les rapports de domination et la question sociale, au profit d'une idéologie de la « proximité » conservatrice de l'ordre établi.

« Cités-ghettos », « quartiers sensibles » ou autres « quartiers d'exil » sont, depuis une vingtaine d'années, l'objet de reportages dramatisants, parfois sensationnalistes (1). Mais est-ce la seule chose qui doive nous interroger ou nous inquiéter ? Car ces catégories territoriales, qui émergent en France dans les années 1985-1995, ne sont pas un simple « reflet », même déformé, de la réalité sociale ; il ne s'agit pas seulement d'exagérations ou de mensonges. Ce qui se joue est aussi et surtout une nouvelle manière de regarder la pauvreté urbaine et d'y réfléchir, qui, paradoxalement, tout en insistant sur la gravité du « problème », a pour caractéristique principale de laisser dans l'ombre l'origine de la domination sociale, économique ou encore raciste.

Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il convient de détourner le regard – au moins un instant – de ces éternels objets d'investigation, les « quartiers sensibles » et leurs habitants, pour s'intéresser à la manière dont le « problème des banlieues » a été défini dans les années 1985-1995. C'est à cette époque en effet qu'une nouvelle politique publique s'est mise en place dans cinq cents quartiers d'habitat social. Cette focalisation a eu un double effet. Les dispositifs de la politique dite « de la ville » ont permis de rénover de nombreuses cités, tout en offrant un accompagnement mis en place localement par des professionnels du développement social. En même temps, les financements supplémentaires obtenus et dépensés n'ont jamais pris la forme d'une redistribution sociale et spatiale des richesses, susceptible d'endiguer le creusement des inégalités économiques. Malgré les nombreux appels aux « plans Marshall pour les banlieues », ils ont été limités. D'autre part, des coupes sévères étaient dans le même temps infligées aux politiques de droit commun, en matière d'éducation ou de santé, dans ces mêmes quartiers populaires.

Des analyses dépolitisées

En outre, la focalisation sur les « quartiers sensibles » ne concerne que certains aspects. Le diagnostic sur lequel s'est appuyée la politique de la ville ne s'est pas limité au bâti ; la réhabilitation des cités dégradées a été menée sur la base d'un nouveau mot d'ordre : la participation des habitants. Réunions de concertation sur la réhabilitation des cités, pique-niques collectifs et conseils de quartier où ces habitants sont censés exprimer leurs demandes pour les voir mieux prises en compte se sont alors développés, à l'initiative des acteurs locaux.

De telles procédures sont nécessaires. Mais, pendant qu'on insistait sur elles, on reléguait au second plan les réalités économiques, comme le chômage que les habitants de ces quartiers, pour une grande part ouvriers et/ou immigrés, subissaient de plein fouet. Les « quartiers » ont attiré l'attention des pouvoirs publics, mais au prix d'un autre recadrage des « difficultés ». Les grilles territoriales, qui ont été massivement utilisées pour penser la pauvreté, ont joué un rôle paradoxal, fonctionnant comme des euphémismes pour désigner des habitants non plus en référence au statut social, mais en fonction de leurs « origines », nationales, culturelles ou « ethniques ». Cette ethnicisation de la question sociale (qui puise ses racines bien en amont de la politique de la ville) a eu pour effet de présenter les origines dites « ethniques » comme des problèmes – voire des menaces – pour la société, et non pas comme des problèmes pour les personnes subissant le racisme.

« Citoyenneté », « participation des habitants », « projets », valorisation de la « proximité » et du « local », « transversalité » et « concertation » entre « partenaires » : il est difficile de questionner ces mots d'ordre tant ils sont devenus familiers. L'interrogation est d'autant plus difficile que ce vocabulaire nous paraît désormais humaniste et progressiste, dans un contexte politique où la rhétorique de l'insécurité, de la « racaille » et des « zones de non-droit » est prévalente. Pourtant, la participation des habitants, lorsqu'elle est devenue le remède miracle pour soigner le « mal des banlieues », a été définie de manière singulièrement restrictive : occultation des conditions de vie matérielles au profit du « dialogue » et de la « communication » ; psychologisation et donc dépolitisation des problèmes sociaux, alimentées par une représentation du quartier comme espace neutre et pacificateur ; valorisation de la bonne volonté individuelle ainsi que des solutions modestes et ponctuelles, dévalorisation concomitante de la conflictualité et des revendications trop « politiques ».

Une série de livres et de manuels à destination des nouveaux professionnels du développement social expliquent par exemple comment transformer les « revendications en propositions », les « demandes d'assistance en projets de développement » et, surtout, selon la formule consacrée, comment apprendre aux habitants à « pêcher le poisson » plutôt que de le recevoir. On voit ainsi de quelle manière la politique de la ville a participé à la redéfinition des politiques sociales comme interventions individualisantes et « responsabilisantes », enjoignant aux habitants de « prendre en main » les transformations nécessaires.

En outre, le tournant répressif qui a lieu à partir de 1997 n'est pas sans lien avec la manière dont a été défini le problème des quartiers de 1985 à 1995. Il s'appuie sur les mêmes catégories territoriales et apparaîtra d'autant plus légitime que les habitants de ces quartiers ont été présentés comme des « exclus » à réinsérer, et non comme des personnes subissant des discriminations et des inégalités sociales. La politique de la ville a ainsi préparé le terrain à une politique sécuritaire qui, à partir de 1997, a pris le pas sur le développement social urbain.

Non seulement les acteurs de la politique de la ville se soumettent à ce nouveau cadre politique, mais certains, désireux de réformer l'Etat et pas uniquement les quartiers déshérités, vont également adopter la thématique de la « modernisation des services publics » qui, dans les versions libérales dominantes, se réduit souvent à un simple retrait (3). On voit ainsi d'anciens militants (issus de la mouvance maoïste, par exemple) relayer une méfiance croissante envers des habitants accusés de se complaire dans l'assistanat, et surtout envers l'State en tant que tel, soupçonné d'encourager cet assistanat et de ne générer que dysfonctionnements et rigidités.

Outre les trajectoires des promoteurs d'une action sur les « quartiers » et les choix de la gauche gouvernementale, les intellectuels ont joué un rôle-clé. Dans les universités comme dans les ministères, la question des banlieues a suscité une importante littérature, qui ne se limite pas à une analyse des problèmes sociaux et économiques. Plusieurs intellectuels ont développé l'idée que ces territoires marquaient ou incarnaient l'avènement d'une nouvelle question sociale.

Or cette grille d'analyse, reprise par les médias et utilisée par les acteurs de la politique de la ville, postule que les problèmes sociaux mettraient désormais en jeu des « exclus » et des « inclus », et seraient uniquement liés à la ville. Etroitement associés au concept d'exclusion, un certain nombre de travaux sont de ce fait venus légitimer le recul des questions liées au travail. Ces dernières appartiendraient à une période prétendument révolue, et il faudrait à présent se tourner vers les banlieues, territoires perçus comme « coupés » ou « relégués », et venir en aide à des populations décrites comme « oubliées » et non plus « exploitées » ou « dominées » (4).

Dernier élément-clé : l'attitude des municipalités, en premier lieu celles qui sont gérées par la gauche, où se trouve la majeure partie des quartiers d'habitat social. Depuis la fin des années 1980, ces municipalités ont adopté la thématique de l'« exclusion » dans les « quartiers » et entériné sa dimension dépolitisante. La politique de la ville a apporté des crédits, et, surtout, est apparue au début des années 1990 comme porteuse de solutions nouvelles pour encadrer la jeunesse populaire (évitant ainsi les « émeutes »). Bien davantage, la « démocratie locale » a suscité l'espoir de combler le fossé qui s'est creusé entre la classe politique et les citoyens, notamment ceux des classes populaires (5).

La « spatialisation des problèmes sociaux (6) » a pour effet de rendre invisible tout ce que la situation des quartiers les plus pauvres doit à ce qui se passe dans d'autres univers, comme les « beaux quartiers », moins médiatisés mais tout aussi cloisonnés, ou encore le monde du travail où se défait et se recompose la « condition ouvrière (7) ». Mais il faut insister sur les batailles symboliques aux effets décisifs qui se jouent dans les ministères, les bureaux d'experts, les médias... et même chez les intellectuels, et dont l'issue depuis plusieurs décennies conduit à faire oublier l'impact des politiques macroéconomiques, la remise en cause de la fonction redistributrice et protectrice de l'State social, ou encore l'ampleur et l'impunité des discriminations.

(1) Loïc Wacquant, Parias urbains. Ghetto. Banlieues. Etat, La Découverte, Paris, 2006.

(2) Cf. Reconversions militantes, Presses universitaires de Limoges, 2006.

(3) Yasmine Siblot, Faire valoir ses droits au quotidien. Les services publics dans les quartiers populaires, Presses de Sciences Po, Paris, 2006.

(4) François Dubet et Didier Lapeyronnie, Les Quartiers d'exil, Seuil, Paris, 1992.

(5) Michel Koebel, Le Pouvoir local ou la démocratie improbable, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2006.

(6) Sylvie Tissot et Franck Poupeau, « La spatialisation des problèmes sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 159, Paris, septembre 2005, p. 5-9.

(7) Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Grandes fortunes. dynasties familiales et formes de richesse en France, Payot, Paris, 2006 ; Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux, Fayard, Paris, 2005.

Sylvie TISSOT

Sociologue, maîtresse de conférences à l'Université de Strasbourg, Sylvie TISSOT est chercheur au GSPE-PRISME (Politique, religion, institutions et sociétés : mutations européennes). Elle co-anime par ailleurs le collectif Les mots sont importants.

Présentation et bibliographie

Lire sa page personnelle sur le site de l'université de Strasbourg

Quelques articles disponibles en ligne

Des « jeunes d'origine difficile » aux « candidats issus de la diversité ». Ou : comment faire silence, mine de rien, et une fois de plus, sur la question du racisme et des discriminations Les mots sont importants (LMSI), 21 juin 2007

La lepénisation des esprits. Eléments pour une grille d'analyse du racisme en France LMSI, 5 juin 2006 (avec Pierre Tevanian)

Une discrimination en douce. À propos des inégalités dans l'accès au logement social LMSI, 10 avril 2006

Vaulx-en-Velin, octobre 1990 : retour sur une émeute .À propos de la construction politique et médiatique du « problème des quartiers sensibles » LMSI, 3 novembre 2005

Le « repli communautaire » : un concept policier .Analyse d'un rapport des Renseignements Généraux sur les « quartiers sensibles » LMSI, 29 octobre 2004

Présentation d'ouvrage

L'Etat et les quartiers. Genèse d'une catégorie de l'action publique (Seuil, 2007)

Ecouter la conférence de Sylvie Tissot L'State et les quartiers populaires Enregistrement audio de la conférence de Sylvie Tissot, ACT, 4 octobre 2007, Marseille

Voir en ligne : Le Monde diplomatique